Psychiatrie désaliéniste
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Psychiatrie et Idéologie
Par le Docteur Tony Lainé Psychiatre des hôpitaux (mars 1971)
lundi 1er mai 2006

L’attitude observée au cours de l’histoire, à l’égard des malades mentaux , est étroitement liée à la forme du système de production et des rapports sociaux. La maladie mentale a toujours été considérée comme une « déviance » par rapport aux normes de l’époque, et les conceptions de son traitement ont été influencées par l’attitude de la société à l’égard de ses « déviants ».

Ce que l’on désignera plus tard sous le vocable de « maladie mentale » est placé au Moyen Age dans une perspective religieuse et assimilé à une possession par le mal. Au XVIIème siècle, il est défini par son caractère antisocial et identifié au délit. La remise en question du statut de la « folie » aboutit après la Révolution française à la généralisation de l’asile, destiné à exclure le « fou » de la société et à l’établissement des mesures juridiques de l’internement [1].

La primauté donnée à l’asile a eu pour effet de dévier, voire de stériliser les efforts visant à inscrire la psychiatrie dans une démarche pleinement scientifique. La connaissance et la compréhension de la maladie mentale ont été dominées par la recherche de critères départageant la « folie » du « normal » et classifiant les différentes affections, alors que, pour l’essentiel, les rapports de l’individu malade à son milieu et à son histoire propre demeuraient gravement sous-estimés.

La même réduction technocratique a eu et a encore pour effet de freiner et de pervertir la recherche et le progrès dans la lutte contre la maladie. Un exemple en est fourni par l’importance parfois excessive et exclusive du recours aux traitements médicamenteux (chimiothérapie). On ne peut nier que cette technique de soins permet d’alléger efficacement les symptômes. Sa surestimation, dans les conditions de la pratique psychiatrique, a pourtant tendance à faire oublier que la maladie mentale est une demande de dialogue et d’écoute compréhensive, son emploi parfois outrancier vise à compenser l’insuffisance numérique flagrante de personnel apte à répondre à cette démarche, il n’est pas étranger enfin à l’importance des profits qu’il procure aux firme pharmaceutiques.

PSYCHIATRIE ET PRATIQUE SOCIALE

L’influence de la psychanalyse sur la psychiatrie a plus sûrement favorisé la remise en question des conditions de sa pratique et joue ici un rôle historique important, en réhabilitant, au centre de la pratique du soin, la relation interpersonnelle.

Il reste que la rupture radicale qui s’impose avec les formes d’assistance qui excluent le malade de son milieu, dépend de la reconnaissance qui doit être faite de la spécificité de la pratique psychiatrique. La psychiatrie n’est pas seulement une branche de la médecine orientée vers le traitement biologique des affectations mentales. Elle n’est pas simplement superposable à la pratique de la psychanalyse. Elle est une pratique spécifique dans la mesure où son terrain, et son objet, sont constitués par les distorsions des rapports sociaux. Le milieu, la famille, l’école, les conditions de vie et de travail, les carences humaines multiples sont impliqués dans le fait psychiatrique, de sorte que la responsabilité de la fonction soignante est associée à celle de la conscience politique.

C’est en effet en termes politiques que la réflexion critique sur la protection de la santé mentale doit être conduite. Deux conceptions s’opposent fondamentalement. Celle du pouvoir actuel, qui rejette et réprime, oriente une politique technocratique et d’abandon des champs non rentables [2].

La conception démocratique, au contraire, fondée sur la reconnaissance des besoins humains, ouvre la perspective d’une politique révolutionnaire du service de santé.

En même temps qu’il développe une politique sanitaire d’abandon, le capitalisme monopoliste d’Etat crée les conditions d’une évolution rapidement croissante de la demande de soins. Les conséquences de la recherche du profit maximum sur tous les secteurs de la vie humaine (travail, transports, habitat, absence de perspectives, insécurité économique, carences multiples) aboutissent à un sacrifice dramatique des besoins humains, à l’usure, à la multiplication des conditions nocives d’existence, à la réduction de la possibilité de disposer du temps libre et de l’énergie nécessaires aux relations, aux loisirs, à la culture. Cette situation critique trouve une illustration des plus éloquentes dans l’inquiétante progression des problèmes de l’enfance.

L’insuffisance de l’équipement sanitaire va de pair avec l’incapacité du pouvoir à mettre en œuvre une politique cohérente de santé. Non seulement les projets d’implantation des structures de soins sont systématiquement réduits, mais on en reste à la conception d‘une assistance centrée sur l’hôpital et sur des structures isolant le malade de son milieu.

ANTIPSYCHIATRIE

Depuis plusieurs années, des luttes importantes mobilisent les différentes catégories de travailleurs de la santé mentale. Elles témoignent du niveau atteint dans leur prise de conscience et de leur aspiration à un changement d’orientation. A leur développement le plus large s’oppose une confusion idéologique entretenue par le pouvoir et favorisée, d’autre part, par un courant qui, derrière un discours séducteur, masque l’insuffisance de l’analyse politique et l’absence de perspectives concrètes et mobilisatrices.

Ce courant idéologique se réclame de l’ »antipsychiatrie ». Il fait référence notamment, dans sa démarche théorique, aux travaux de Laing et de Cooper en Angleterre, de Basaglia en Italie [3]. L’antipsychiatrie affirme en premier lieu que les concepts qui fondent la psychiatrie sont essentiellement marqués par la violence et le refus du droit à la folie, que ces concepts assimilent la folie à la maladie dans le but de la domestiquer, qu’en construisant la psychiatrie en une discipline médicale, ils organisent la peur de la folie et son rejet en système.

Pour l’antipsychiatrie, l’appartenance de la psychiatrie à la médecine révèle donc une compromission idéologique générale destinée à justifier l’existence de l’appareil de répression à l’égard de la folie.

ANTIPSYCHIATRIE ET CONFUSION IDÉOLOGIQUE

Cette condamnation générale de la psychiatrie, énoncée indépendamment des conditions qui sont historiquement imposées à son orientation, est associée à la condamnation de l’institution sociale, la société corrompt l’individu qui s’adapte à ses normes, la « folie » qui exprime le refus de cette adaptation est essentiellement dénonciatrice d’une société pervertie... L’objectif de l’antipsychiatrie est alors de créer les conditions permettant à la folie de s’exprimer sans contrainte. Une expérience concrète, bien que limitée à des indications réduites, a été réalisée à Londres, sous l’égide de la Philadelphia Association. Elle a donné lieu à la création de homes d’accueil recevant une dizaine de patients sans surveillance médicale particulière. Le délire est assimilé à un « voyage » qui, s’il est respecté et protégé, peut conduire le sujet au terme d’une « expérience » psychologique nécessaire et assurer son « retour ». Ces homes sont à la fois refuges contre la société contraignante et lieux de mise en question publique se sa fonction répressive.

La condamnation, que l’antipsychiatrie formule de l’appareil traditionnel de ségrégation, imposé dans les conditions historiques actuelles par un système dominé par l’accumulation du profit, n’est pas, dans son sens immédiat, dénuée de fondement. Elle reproduit, à maints égards, les critiques énoncées depuis vingt ans, en France notamment, par l’avant-garde des soignants psychiatriques. Elle en diffère pourtant par l’absence d’une analyse correcte des bases politiques du fait psychiatrique et de la réalité de la demande de soins, de sorte qu’elle arrive à étayer la politique d’abandon du service public de santé que développe le pouvoir, et à détourner certaines luttes de leur inscription dans l’ensemble d’un mouvement associant les usagers aux personnels soignants.

DEMANDE DE SOINS ET ADAPTATION

La nécessité d’éviter à ces luttes l’écueil de leur ensablement et de leur déviation, en fonction de perspectives idéalistes et floues, exige une critique attentive des thèses antipsychiatriques :

L’antipsychiatrie annule la notion de demande de soins et se révèle incapable de l’appréhender dans son développement et sa signification dialectique. La demande de soins traduit à la fois la souffrance de la personne malade et la pression que l’exploitation et l’idéologie dominante exercent sur elle dans tous les domaines de la vie sociale. Elle constitue un appel urgent de secours analogue à toute demande de soin médical. Elle est, d’autre part, demande de relation et d’écoute compréhensive et responsable.

Isoler la psychiatrie de la médecine serait irréaliste et dangereux. La maladie mentale serait renvoyée à sa confrontation avec l’intolérance et l’aveuglement violent d’un système répressif. La réduction de la psychiatrie à une médecine comprenant la maladie comme un accident indépendant des conditions économiques et sociales résulte de la confusion longtemps entretenue entre le traitement et la mise à l’écart du malade. La psychiatrie n’a rien à gagner à rompre avec la médecine. C’est au contraire l’ensemble du service de santé qui doit s’inspirer des perspectives qui voient le jour en psychiatrie, à partir de la reconnaissance de l’évolution des besoins humains fondamentaux et de la revendication par les masses du droit à la santé.

La démarche politique de l’antipsychiatrie procède d’un glissement de sens simpliste de l’économique à l’individuel. Il ne suffit pas de limiter la définition de la « folie » à celle d’un discours subversif et dénonçant la société pour donner une portée révolutionnaire à la position théorique de l’antipsychiatrie. Il faut tenir compte des liens complexes qui unissent, dans une période donnée, la conception dominante en matière de politique sanitaire et la forme des rapports de production.

Il faut aussi apprécier les possibilités qui s’offrent aujourd’hui l’un large développement des luttes autour d’une perspective nouvelle e démocratique d’un service public de protection de la santé. La position politique de l’antipsychiatrie relève d’une sous-estimation profonde de l’importance de la revendication populaire pour le droit à la santé et de l’exigence objective qu’elle détermine désormais de la mise en œuvre de formes socialisées de la protection sanitaire.

La critique de la notion d’adaptation » que suggère l’antipsychiatrie se réfère à la définition primaire qu’en impose le pouvoir. Dans l’un et l’autre cas, qu’on la dénie ou qu’on en réduise la signification, la maladie est conçue comme l’inaptitude de l’individu à s’insérer dans le circuit productif. L’organisation et le fonctionnement des structures traditionnelles - hôpital psychiatrique, institutions pour l’enfance inadaptée, centres d’aide par le travail, etc... - traduisent la prévalence du critère adaptatif imposé par la société de la rentabilité et du profit. Malgré les efforts des soignants, l’appareil psychiatrique tend à s’apparenter aux « work houses » [4] évoquées par Marx et dont un économiste bourgeois proposait la création pour obtenir des pauvres qu’ils se résignent à travailler six jours pour le salaire de quatre et pour « extirper la paresse, la licence, les rêvasseries de liberté chimérique ».

C’est une telle signification donnée à l’appareil de santé qui doit être combattue. Mais à ce combat n’a de portée que si l’on évite de tomber dans le piège qui consiste à apprécier le soin comme visant systématiquement à obtenir l’exploitation maximale de l’individu. Il importe pour cela d’appréhender dialectiquement le problème de l’insertion de l’individu sans la société, et de se référer notamment aux développements de Marx sur la force de travail.

POUR UN SERVICE PUBLIC DE SANTÉ MENTALE

Si l’on considère que la maladie, en système capitaliste, constitue pour le travailleur la perte de sa capacité de vendre sa force de travail, elle tend à le réduire à un statut d’esclavage [5], à faire de lui un objet échangeable, une marchandise, et par suite à restreindre sa possibilité d’accéder à la conscience de classe. De la capacité du travailleur à disposer lui-même de sa force de travail, même lorsqu’il l’aliène ne le mettant à la disposition de l’acheteur, dépend le maintien de sa personnalité. Dès lors, la fonction la plus authentique du soin et de la thérapeutique doit être associée à la protection et à la défense des victimes de l’oppression sociale.

A la conception ségrégative d’une psychiatrie qui « rejette », fondée sur une définition réduite de l’adaptation, ne peut être efficacement opposée que la perspective concrète d’un service de santé centré non plus sur sa vocation de « Work house », sur un appareil et des structures aliénantes, mais sur la pratique de l’ »écoute » et de la compréhension des besoins humains : cela par la défense et la promotion d’un service public de santé, de fonctionnement démocratique et mis à la disposition la plus proche de l’usager et de ses rapports avec l’environnement.

Le modèle du « Secteur de protection de santé mentale » ouvre cette perspective Il est capable de poser en termes politiques précis les problèmes de la maladie et de la santé et de favoriser l’intégration des luttes des travailleurs de la santé et des usagers dans le mouvement de rassemblement des masses aspirant au changement politique.

Nous y reviendrons.

Mars 1971

[1] La loi du 30 juin 1838 prévoit le placement à l’asile des malades mentaux en fonction de la dangerosité qu’ils sont censés représenter. Actuellement l’hospitalisation dite en « service ouvert » et qui résulte de la volonté du malade de recevoir des soins s’est développée. Mais la loi de 1838 demeure largement en usage.

[2] Les dispositions de la récente réforme hospitalière en font foi.

[3] Laing R. « Le Moi divisé », Stock, Ed. Du même auteur : « La Politique de l’expérience », Stock, Ed.
-  Cooper D. « Psychiatrie et Antipsychiatrie », Le Seuil.

-  Basaglia « L’Institution en négation », Le Seuil.

[4] Karl Marx « Le Capital », tome 1 - p. 270, Ed. Sociales.

[5] Karl Marx « Le Capital », tome 2 - p. 21, Ed. Sociales.