
Bernard Doray
LA DISPUTE éditeurs
109, rue Orfila 75020 Paris
01 43 61 99 84
la.dispute@wanadoo.fr Diffusion et distribution en France : CDE-Sodis Diffusion en Belgique, au Canada et en Suisse : Gallimard export
Présentation
Chapitre premier. Chiapas : Le miroir de la dignité
Chapitre II. L’Occident et le concept de dignité
Chapitre III. Le monde humain : fondements matériels du pacte éthique
Chapitre IV. Jean-Jacques Rousseau et le métier d’homme
Chapitre V. Citoyenneté et folie
Chapitre VI. Kant : le sublime devoir
Chapitre VII. Droit et bioéthique
Chapitre VIII. Marx et la névrose de marchandisation
Chapitre IX. Un événement éthique dans la vie des Freud
Chapitre X. Les trois Ivryens
Chapitre XI. Les sciences sociales en question
Chapitre XII. Des dissidences
Chapitre XIII. Le juge Juan Guzmán
Chapitre XIV. Créateurs
Chapitre XV. Henri Alleg, ou la dignité
Chapitre XVI. Amérique Latine : la bravoure des femmes
Perspectives
Essai ? Leçon d’histoire contemporaine ? Chronique politique et philosophique ? Parcours de vie d’un militant ? Diagnostic altermondialiste d’un psychiatre aux pieds nus ? Mémento de résistance au néolibéralisme et à la « névrose de marchandisation » ? Ce livre polyphonique est tout cela à la fois. Livre inclassable parcouru d’une passion de l’humain, d’une exigence éthique hors du commun, nous fait découvrir tour à tour toutes les formes de résistances, des plus subtiles aux plus évidentes, qu’ont pu imaginer les « porteurs de dignité ».Ces porteurs de dignité sont là, nombreux, pas loin de nous. Quelquefois ils crèvent de solitude. Car il y a aujourd’hui « une guerre de la dignité comme il y a eu peut être une guerre du feu. »
Cela commence par la marche de la dignité indigène au Mexique le 11 mars 2001,cela finit encore au Mexique par « l’otra campaña [1] » à Teotihuacán ? auprès du commandant Marcos qui tient un discours sur cette « révolution puissante et ironique qui constituerait la nouvelle nation sur le contraire de ce qui la disloque aujourd’hui ». On a compris que l’auteur est passionné de cette terre d’Amérique latine, de ces indigènes couleurs de terre, et qu’il est allé voir de très prés les rebellions du Chiapas au Mexique. Que la situation de ces indigènes oubliés, héritiers de siècles d’aliénation depuis la conquête espagnole, laquelle détruisit systématiquement les traces de leur culture écrite terriblement raffinée, s’inscrit dans la guerre totale et cynique menée contre les pauvres. Ici elle prend la forme d’une révision pure et simple de la réforme agraire et des expropriations qui s’ensuivent ; là c’est le harcèlement,la négation ou la suppression de tout germe de pensée libertaire.
L’originalité de l’ouvrage réside en quelques points qui valent la peine d’être énoncés. D’une par ces indigènes couleur de terre sont semblables en tous points à leur frères de toutes races de tous pays, de toutes croyances. Dans un développement étourdissant qui ressemble à une « symphonie du monde »,l’auteur se déplaçe aux quatre points cardinaux d’une planète qui hurle pour une liberté jamais conquise. Elle montre des points communs entre les rebelles du Chiapas, les oubliés d’azf, les infirmières délaissées dans un service de psychiatrie qui s’est érigé peu à peu en espace de non-droit, les associations de chômeurs s’opposant à une gestion opaque des assedics et des unedics, les folles de mai en Argentine refusant une quelconque négociation concernant leur fils ou leur mari assassiné, le garçon de bloc d’un service hospitalier qui pousse tous les jours des brancards et transforme cette tâche répétitive en travail d’humanisation.
L’ensemble de ces problématiques prennent vie sous nos regards, elles ont des visages, des voix. L’auteur est allé les chercher, les rencontrer, leur parler, ces hommes et ces femmes, ces « debouts de l’utopie ». Récits de vie et témoignages où se mêlent dans une même ferveur, une même exigence éthique. Les anonymes et les moins anonymes. Franz Fanon, l’auteur de Peaux noirs et masques blanc et des Damnés de la terre (voir n° 89/2006 de vst) y côtoie Louis Le Guillant,Tony Lainé, Lucien Bonafé, ces psychiatres qui œuvrèrent pour le courant de désaliénisme des hopitaux psychiatriques. Le médecin anatomo-pathologiste Bandazhevsky dissident du nucléaire (une moderne affaire Galilée) y côtoie le juge Juan Gazman (affaire Pinochet) qui demanda l’ouverture des fosses communes et dénonça les caravanes de la mort. Henri Alleg (la torture en Algérie),y côtoie l’artiste Bruce Clarke (le projet de jardin de la mémoire au Rwanda),mais aussi telle sage-femme indigène traditionnelle, une partera, qui retrouve par nécessité les pouvoirs de curandera guérisseuse et les rituels perdus de son peuple. Telle habitante de Toulouse qui ose affronter dans la foule les membres du gouvernement accompagnés de l’évêque de son diocèse et leur dire en face, calmement ce qu’elle leur reproche, y côtoie telle infirmière victime dans son service de son chef de service, patron en médecin, notable reconnu et protégé, coupable à son encontre de harcèlements sexuels répétés. Elle assume d’abord dans une solitude atroce, une démarche unanimement désavouée mais y retrouve l’estime d’elle même, même si le harceleur écope d’une peine tout à fait minime.
Le risque, la peur et le courage, toujours, pour recouvrer sa dignité. Et toujours la bravoure des femmes.
Ces témoignages qui assurent une fonction « iconographique » nous dit l’auteur, sont suivis et accompagnés d’une tentative de théorisation. L’auteur appelle à sa rescousse les grands auteurs, il fait un détour par les atermoiements de la Révolution Française en matière de dignité humaine, le passage d’une société définie d’abord par l’avoir et le travail (1791) et qui inventa le devoir social d’assistance (1793). L’ombre de Marx et de sa méfiance pour une pensée des droits de l’homme politiquement correcte y est bien présente. Jean-jacques Rousseau y rappelle que « nous ne sommes pas seulement apprentifs ouvriers, nous sommes apprentifs hommes, et l’apprentissage de ce dernier métier est plus pénible et plus long que les autres ». Un peu méfiant devant les travaux de Cyrulnik sur la résilience et sa fameuse métaphore de la « merveille » dans son ouvrage Ce merveilleux malheur, il propose d’aller au delà de cette perle qui serait secrétée dans un milieu hostile et qui se ferait en quelque sorte un peu toute seule, en dépit de son environnement.« La conception de la dignité qui est défendue dans ce livre nous dit Bernard Doray, suppose au contraire une dialectique dans laquelle un point fixe permet au sujet de s’ouvrir aux autres présents ou non, sans cesser de s’appartenir et dans un contexte plus ou moins exigeant au regard de la conception que le sujet a de son appartenance à l’humanité ».Sous cet aspect là, les témoignages recueillis auprès d’hommes et de femmes qui ont subi la torture revêtent un intense profondeur,se révèlent lumineux. C’est par exemple Rosalia Martinez militante du mir (Movimiento de la Izquierda Révolutionaria) qui explique magnifiquement : « [...] à un moment donné, je ne me souviens pas bien comment a circulé l’idée fixe que si les gens parlaient, ils devenaient des traîtres. Quelque chose n’allait pas dans cette conception. Car selon mon expérience, les gens ne résistent pas par peur !Tu résistes si tu as de l’amour pour les tiens, quoi ! » Et d’expliquer l’espace personnel, l’espace de pensée dans lequel le tortionnaire ne doit pas rentrer, le recours ultime « à ce petit sanctuaire invisible ». Ce qui rejoint les réflexions d’Henri Alleg, qui lui aussi a connu personnellement la torture : « Ce qui m’a aidé beaucoup, c’est que toujours nous étions grands[plus grands que les tortionnaires].Nous étions humainement plus grands.Je le sentais en nous, en moi. »
Etrangeté de ce livre écrit par quelqu’un qui reste médecin et psychiatre, clinicien aussi, mais pour qui les conditions de possibilités de l’homme restent à atteindre. Pour lui, passionné par ce domaine de recherche « à l’interface du social et du psychologique », le monde extérieur existe. Certes il connaît son Freud et son Lacan. Cela ne l’empêche pas de considérer les limites de ce savoir psychothérapique trop souvent voué à l’échec face à des traumas qui ont pour origine le tissu social lui même. Aussi bien c’est en partie le retour au social qui permettra d’effectuer une guérison, et il en donne plusieurs exemples convainquants. Il faut, dit-il, opposer des actes à des sources de maltraitance sociale ou des processus de déliaison. Ce qu’il appelle « refonder le pacte éthique »,cette expérience primitive pour chacun « de la mutualité qui relie chaque humain à son humanité ». Ce travail là ne saurait se faire exclusivement dans le cabinet du psychanalyste, protégé du bruit et de la fureur du monde...« comme si l’histoire était une scène que le psychanalyste traverse par accident et qu’il en recevait au plus quelques éclaboussures ». L’auteur désigne maintes actions réparatrices (que l’on pourrait qualifier d’actes militants) comme « thérapies de resymbolisation active ». Termes dont on pourrait développer l’extrême pertinence et qui rejoint les travaux d’une école anthropologique comme celle de Laplantine, de Bastide ou de Devereux tous trois préoccupés de la démythologisation contemporaine, jusque dans l’épistémologie, jusque dans ses décryptages et de décodage des faits humains, mais où l’on retrouve aussi les travaux du Mendel de la dernière époque. À cette différence prés que Bernard Doray s’intéresse sans doute plus qu’un autre aux stratégies individuelles de ceux qui résistent au système, qu’il essaye toujours de comprendre dans leurs histoires de vie ce qui les fait tenir debout dans l’utopie.
S’agissant de la marchandisation accélérée du monde ce livre est très pessimiste et même désespéré-mais ne serons nous pas sauvé par des hommes désespérés ? L’auteur va au devant du monde, lève le voile, finalement, sur une certaine culture des droits de l’homme très incantatoire mais peu efficace. Peut être même nous suggère-t-il qu’il s’agit là du cache sexe de la bourgeoisie dans ses prérogatives, dans sa vigilance à tenir les clés du marché. Certains exemples bien choisis, comme la brévetabilité du vivant, le génie génétique, le rôle des trusts agro-alimentaires, le système « managinaire » dans l’entreprise (Vincent de Gauléjac), la construction de l’Europe et la généralisation du double langage qui sévit, assez impressionnant pour l’ensemble de ces questions, nous montre bien qu’il existe un enjeu et une mise subtilisés par la propagande.
Par contre l’ouvrage est très encourageant lorsqu’il s’agit d’évoquer la capacité de chaque humain, de sa place plus ou moins modeste, à se révolter ou agir. Décapant et même iconoclaste, lorsqu’il évoque les approches classiques du trauma, très souvent catastrophiques dès lors qu’elles se contentent, au nom d’une « éthique du sujet », de relier chaque individu à son histoire individuelle, coupé de toute réalité sociale ou intergénérationnelle, coupé finalement du politique.
À propos de la notion de dignité, fil rouge du livre, une infirmière en psychiatrie explique comment elle verrait son travail, si c’était possible : « Etre capable de partager authentiquement ce que l’on est tout en restant professionnel. Et puis désapprendre, apprendre de l’autre, donner l ’opportunité à celui qui est en face de t’apporter quelque chose. C’est un échange, la relation, c’est ça, s’apprendre mutuellement tout le temps. C’est cette idée de dire qu’il y a toujours quelque chose de possible, d’y croire tout le temps... »Voilà qui pourrait, dans le fond, résumer la posture de ce livre sensible et chaleureux.
Jean-François Gomez