Psychiatrie désaliéniste
(fabienpsy@psychiatrie-desalieniste.com)
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colloque de l’ASBL Recherche-Action sur la Psychiatrie et les Alternatives/l’Autre « lieu » à l’occasion de son 25e anniversaire
Intervention de Patrick Coupechoux
Bruxelles le 10 novembre 2006
mercredi 19 décembre 2007

Patrick Coupechoux

Merci. Je voudrais d’abord, comme il est de coutume, remercier les organisateurs de m’avoir invité. C’est plus que de coutume d’ailleurs parce que, face à ce large public, je suis très honoré de venir parler un peu de mon travail. Comme on vient de le dire à l’instant, je suis journaliste. Je ne suis pas psychiatre, ni soignant, ni psychologue. Je suis quelqu’un de totalement extérieur à votre milieu, à ce milieu-là. C’est en tant que journaliste que j’ai voulu faire une investigation sur la situation de la folie en France aujourd’hui. Je dis ça parce que, d’une part, ça m’a posé problème parce qu’il a fallu pénétrer dans cette culture et dans ce monde, ce qui n’est pas toujours évident, vous l’imaginez. Par ailleurs, ça a peut-être été un avantage parce que, pardonnez-moi l’expression, je ne trimballais pas toute une série de choses derrière moi, ce qui m’a permis d’avoir un regard extérieur. Quelque fois, ça peut être quelque chose d’intéressant. En tout cas, c’est ce que les gens qui lisent le livre aujourd’hui me disent. En fait, j’étais à la recherche d’un sujet « de société » qui pouvait me faire aborder la question suivante : « comment fonctionne notre société ? ». C’est-à-dire un sujet qui soit un peu un sujet-loupe. Il se trouve que j’avais des raisons personnelles de m’intéresser à la maladie mentale ; j’ai donc pris mon bâton de pèlerin et j’ai commencé l’enquête.

Parmi les lectures que j’ai été amené à faire, je suis tombé très rapidement sur une phrase de Lucien Bonnafé, un grand psychiatre français, mort il y a 4 ans, qui était l’un des animateurs du mouvement « désaliéniste » après la guerre : « On juge du degré de civilisation d’une société à la façon dont elle traite ses fous ». J’ai senti que cette phrase allait être le départ de mon enquête. C’était tout à fait ce que je cherchais : essayer de voir quel était le degré de civilisation de notre société aujourd’hui en voyant comment elle traite ses fous, ses malades mentaux, ses déviants et tout ce qui est à la marge. Au cours de l’enquête, je me suis vite aperçu d’une chose. Vous allez me dire que ça peut être quelque chose de naturel mais je ne pense pas que ça le soit autant que ça. Je me suis aperçu qu’il fallait absolument que je fasse un détour par l’Histoire, voir comment ça s’était passé, pour essayer de comprendre ce qui est en train de se passer aujourd’hui. Je dis ça parce que je rencontrais des psychiatres, des sociologues, etc., je faisais des lectures et j’avais l’impression d’une espèce de puzzle. Chacun y allait de son interprétation sur la situation actuelle et j’avais un mal fou a essayer de donner du liant, de donner une cohérence. J’étais quand même persuadé sur le fond qu’il y avait une cohérence. A la suite de l’enquête, je pense toujours qu’il y a une cohérence dans la situation actuelle. Le détour par l’Histoire, je l’ai fait pour moi, parce qu’il fallait que je comprenne, mais aussi pour le lecteur. C’est-à-dire que j’ai consacré un chapitre à cette Histoire. Je me souviens qu’au moment où je travaillais sur ces questions, il y avait des gens, y compris des gens qui étaient proches de moi, des amis, qui me disaient : « mais tu vas ennuyer les lecteurs avec l’Histoire, revenons au présent, c’est ce qui intéresse les gens, il faut répondre à ça ». C’est ce que Jean Oury - on en parlait à l’instant - appelle, en le critiquant, le « présentisme », c’est-à-dire cette espèce d’idée qu’en parlant des choses immédiates et qui sensibilisent tout de suite les gens sans leur demander d’efforts, on allait les convaincre et les aider. En fait, ce détour par l’Histoire ne m’a non seulement pas été reproché, mais c’est ce qui fait une partie de l’impact du livre aujourd’hui.

Alors, pour quelles raisons ce détour par l’Histoire ? Parce que je me suis dit... Prenons un exemple : la question du Secteur en France. Le secteur, c’est l’une des formes qu’a pris le mouvement désaliéniste après la Libération, après 1945, et c’est devenu - après on pourra en faire un bilan, une critique - la structure de la psychiatrie en France. Un secteur de 70 000 habitants, avec une équipe, etc. etc. J’y reviendrai. Aujourd’hui, ce Secteur est remis en cause de toutes parts : par les décideurs, par les managers, par la psychiatrie officielle, ce que j’appelle la « psychiatrie de cour ». Il est remis en cause, mais pas frontalement. Il est toujours au centre du débat. Au centre du débat, il y a toujours le soin, l’accompagnement, « qu’est-ce que que la maladie mentale ? », etc. Toutes ces questions qui avaient été posées après la guerre sont toujours présentes. Il fallait comprendre ce qu’était cette politique de Secteur, d’où elle venait, qui l’avait portée, quels étaient ses objectifs et ses ambitions. Quand vous vous penchez sur la question du Secteur et du désaliénisme après la guerre, vous êtes évidemment amenés à vous pencher sur l’aliénisme. Qu’est-ce que ça a été ? Et avant l’aliénisme, qu’est-ce qu’a été le Grand Renfermement que Foucault décrit d’une façon extraordinaire dans son livre sur l’Histoire de la folie à l’âge classique ? Finalement, je suis remonté très haut et j’ai donné au lecteur un petit peu des éléments historiques, mais pas en tant qu’historien, pour qu’il puisse comprendre tout ça. Qu’est-ce que j’en ai tiré ? Une idée qui peut paraître simple mais qui finalement est assez étonnante : c’est qu’en fait, l’état de la folie à un moment donné, c’est-à-dire la façon dont on traite les fous à un moment donné, le regard que l’on porte sur eux, est souvent, d’une façon presque directe, lié à l’état de la société, à la période historique dans laquelle les choses se passent. Quand il y a eu des grands progrès démocratiques et sociaux - je parle de la France mais j’imagine que c’est également vrai en Belgique et en Italie -, on a eu des progrès dans la façon de traiter la maladie mentale. Par exemple, quand Philippe Pinel, qui est considéré comme le père de la psychiatrie française, avait enlevé les chaînes des fous à Bicêtre au moment de la Révolution et avait commencé de théoriser une vision de la folie qui rompait avec la vision antérieure - c’est-à-dire cette part de raison qui reste chez le fou et sur laquelle il faut s’appuyer pour faire avancer les choses, le traitement moral, tout ça qui a été d’ailleurs théorisé par le philosophe Hegel - ça a constitué un progrès. Même si, par après, ça a donné lieu à l’aliénisme.

Il n’est pas tout à fait hasardeux que Pinel et ce qu’il représente apparaisse au moment de la Révolution française, au moment du siècle des Lumières, au moment où la société se projette vers l’avenir avec des ambitions.

Le désaliénisme et le Secteur en France

Un autre exemple, c’est celui du désaliénisme en France. Ca n’a pas été une spécificité française - on a parlé de Basaglia en Italie - mais, dans la forme que ça a pris en France, le désaliénisme, qui venait déjà d’avant la guerre où il y avait eu des expériences et des réflexions intéressantes, s’épanouit, se cristallise pendant l’Occupation, dans la Résistance. L’asile de Saint-Alban, dans le centre de la France était à la fois une asile où on faisait de la résistance - y compris les patients - au sens propre du terme (on se battait contre les Nazis) et où on élaborait une nouvelle psychiatrie avec des gens comme François Tosquelles, Lucien Bonnafé, des surréalistes et aussi des poètes. Tristan Tzara, Paul Eluard, tous ces gens-là passent à Saint-Alban. Tout ce mouvement va évidemment s’épanouir en 1945, au moment de la Libération, et on va lancer une formidable remise en cause de l’aliénisme à partir de ce terreau-là. Encore une fois, il n’était pas du tout extraordinaire que ce terreau-là soit la lutte contre le nazisme et puis cette espèce d’embellie démocratique de l’après-guerre - même si ensuite on peut faire des bilans critiques de cette période.

J’insiste sur le désaliénisme pour plusieurs raisons. La première, c’est que ça m’a semblé être quelque chose d’extrêmement « révolutionnaire » en ce sens que, quelles que soient les écoles et la façon de l’exprimer, il y avait quand même, et il y a toujours, l’idée que la folie est humaine et que le fou est quelqu’un d’humain. On réintègre le sujet, le fou, dans l’humanité. En regardant un peu l’Histoire, on s’aperçoit que ça n’a pas toujours été évident, loin de là. C’est sur cette base-là que se constitue, en France, tout un mouvement à la fois théorique et pratique qui va déboucher sur le Secteur, sur des expériences très concrètes comme celle de Laborde avec la psychothérapie institutionnelle. J’insiste là-dessus parce que ces gens-là ont mis en évidence toute une série de principes ou d’idées qui sont aujourd’hui, d’une façon rampante, remises en cause. Je prendrai l’exemple de cette fameuse continuité des soins qui avait été affirmée par des gens comme Tosquelles, Oury, Bonnafé etc. A partir du moment où l’asile n’existe plus - et je ne suis pas en train de dire qu’il n’existe plus - et qu’on considère que la maladie mentale doit être accompagnée dans la durée, parce qu’il n’y a pas que la crise, il y a aussi entre les crises, il faut cette continuité des soins. Et la continuité des soins est à la charge, prenons l’exemple du Secteur, d’une équipe. D’une équipe qui n’est pas simplement le psychiatre. Lucien Bonnafé disait « on a été les assassins du je au profit du nous ». L’idée, c’est qu’on est sur un territoire donné et qu’on essaye d’être le plus proche possible de la population et de la société, du lien social, pour pouvoir suivre, faire en sorte que cette continuité des soins puisse exister. J’insiste là-dessus parce qu’on revient un petit peu - nos amis italiens parlaient tout à l’heure de Basaglia - à des choses qui sont communes. Bonnafé parlait du potentiel soignant du peuple. C’est une belle formule, un peu emphatique. Il parlait aussi d’implantation préalable : on arrive dans un endroit, on ne dit pas « on va faire l’hôpital, on va faire une structure décentralisée, on va faire ci, on va faire ça ». On va déjà se pénétrer de la réalité du quartier, du secteur, de la population et on va faire une implantation préalable, c’est-à-dire que c’est seulement après qu’on essaiera de voir quelles sont les réponses qu’on pourra donner. Vous voyez, tout ça me semblait extrêmement important du point de vue de la vision et du regard que la société, à un moment donné, pose sur la folie.

Pour reprendre ce que je disais tout à l’heure, tout ça, évidemment, est lié à la Libération, avec les ambitions que se donne une société comme la société française à l’époque. A l’inverse, on a des périodes de régression terribles dans l’histoire. Prenons l’exemple de l’entre-deux-guerres, y compris ce qui s’est passé dès la fin du 19e siècle avec toutes les théories d’eugénisme, de dégénérescence de la race, qui sont des théories qui fleurissent sur le terreau du fascisme et du nazisme et qui conduisent non seulement à un regard totalement excluant de la folie mais aussi au pire. Dans l’Allemagne nazie, on a un programme signé Hitler qui conduit à l’extermination de 70 000 malades mentaux. On ne parle pas seulement des 70 000 malades mentaux du fameux programme T4 [1], mais de probablement plus puisqu’ils ont été envoyés dans les camps de concentration et liquidés parmi les Juifs, les déportés politiques et autres. Donc on arrive à une situation comme ça. On arrive également à une situation où, en France, par exemple, on a - chose taboue encore aujourd’hui - environ 40 000 malades mentaux qui meurent de faim dans les asiles de Pétain, tout simplement parce qu’on ne leur donne pas à manger. On leur donne juste la ration officielle et 40 000 personnes meurent. C’est sur cette terrible expérience, avec la découverte des camps de concentration, le fait que le camp de concentration ressemble à l’asile à certains égards, que le mouvement désaliéniste français va dire « on va mettre tout ça à bas et en finir avec l’asile ».

Ce lien entre la société et la façon dont on traite la folie m’est apparu d’une façon très forte.

Marchandisation du monde et mise en concurrence des existences

Quelle est en fait la situation d’aujourd’hui dans la société ? Comment notre société a-t-elle changé depuis, et d’une façon extraordinairement rapide quand on y songe ? Je crois que ce qui a changé fondamentalement - je vais évidemment être tout à fait schématique -, c’est que la conception néo-libérale de la société telle qu’elle est en train de « s’épanouir » sous nos yeux, c’est une conception où la société est une somme d’individus, on ramène tout à l’individu, et que ces individus sont en concurrence les uns avec les autres dans tous les compartiments de leur vie. Quand on regarde les choses de près, on s’aperçoit que tout ce qui est récit collectif, ambitions collectives, aujourd’hui c’est fini. On parlait tantôt de la Libération et du désaliénisme et c’est vrai qu’à cette époque - même si aujourd’hui, avec 50 ans de recul, on peut critiquer les choses -, il y avait une ambition, il y avait quelque chose qui portait la collectivité. Aujourd’hui, ce sont les individus qui sont le but ultime et le moyen ultime de toute vie sociale. Ce n’est pas simplement une question subjective. Ce n’est pas simplement le fait de l’individualisme ou du chacun pour soi : ce sont vraiment les structures sociales objectives qui ont été modifiées. Par exemple, dans l’entreprise, le fait qu’on remette en cause le code du travail, ça conduit à ça. Parce qu’au bout d’un moment, dans l’entreprise comme hors de l’entreprise, on crée des structures pour que les gens soient en concurrence. Ils n’ont pas le choix ! Ni vous ni moi n’avons le choix. C’est une réalité objective. Quand on est dans une multinationale, on n’a plus derrière soi des structures collectives pour se protéger ou pour se défendre, des syndicats puissants, on est seuls face à une énorme machine qui vous met en concurrence avec d’autres. Il y a quelques jours encore, je parlais avec une personne qui travaille dans un grand groupe français, à la communication ou je ne sais quoi, et qui me disait : « j’ai deux enfants. Tous les jours le temps de travail augmente, tous les jours on m’en demande un peu plus ». Moi je lui disais : « et bien écoutez, résistez, dites quelque chose... ». Et elle disait : « mais si je dis quelque chose, on va me mettre sur la touche, on va me mettre une stagiaire toute jeune avec des dents qui vont rayer le parquet et qui va finir par prendre ma place ». Ca, c’est l’objectivité de la concurrence aujourd’hui. C’est vrai dans le domaine du travail. C’est vrai quand on cherche du travail - ce n’est pas la peine de vous faire un dessin, je pense que tout le monde voit les choses d’une façon tout à fait évidente... C’est vrai à l’école : regardez l’obsession des gens qui veulent que leurs enfants soient surdoués parce que s’ils sont surdoués ils vont pouvoir marcher sur les mains des copains et arriver avant les autres, etc. etc. C’est ça, me semble-t-il, qui est aujourd’hui probablement l’une des causes, si ce n’est la cause principale de ce qu’on appelle la souffrance psychique, ce phénomène massif que vous, dans vos métiers, voyez arriver dans vos consultations et que d’autres appellent, plus justement à mon sens, la souffrance psychosociale, parce qu’elle s’enracine dans le fonctionnement social. Cette souffrance, elle naît du fait que, dès le moment où vous avez concurrence, vous avez des gens qui gagnent. Ils ne gagnent pas toujours : personne n’est à l’abri des échecs. Mais le revers de la médaille, c’est qu’on crée aussi des exclus. Ceux qui ne gagnent pas sont exclus. Ils peuvent être exclus jusqu’au bout, c’est-à-dire qu’on les retrouve dans la rue, on les retrouve mourants dans les foyers d’accueil pour SDF, l’exclusion n’étant pas simplement le phénomène des SDF mais un processus inhérent au fonctionnement social aujourd’hui, inhérent au fait que les individus soient en compétition. Je cite d’ailleurs dans le livre une phrase épouvantable d’un dirigeant d’une multinationale française qui dit : « pour gagner, ce ne sont pas les plus faibles qu’il faut aider, ce sont les meilleurs ». Vous imaginez ? C’est ça, le fond de l’affaire. Là où c’est intéressant, c’est que comme tout est ramené à l’individu, on s’aperçoit qu’en fait, les exclus intègrent leur propre exclusion d’une façon individuelle. Par exemple, vous avez un psychanalyste qui s’appelle Patrick Declercq qui a écrit un bouquin très intéressant, « Les Naufragés », sur les SDF, où il décrit bien comment toute causalité socioéconomique et politique de l’exclusion est exclue, y compris dans la tête des gens, que les gens intériorisent, individualisent leur propre exclusion et leur propre échec. C’est vrai du chômeur, c’est vrai du RMIste, c’est vrai de tous et de tout un chacun parce que c’est la façon dont on fonctionne aujourd’hui. Le système doit se reproduire. Mais il se reproduit en créant des tensions énormes. On le voit bien, il suffit d’écouter ce qui s’est dit ce matin. Le système, il doit gérer ça. C’est ça aussi le management. Finalement, cette souffrance massive, sur laquelle l’OMS a fait des études et donne des chiffres assez impressionnants... cette souffrance est une réalité. Il y a quelques jours, je lisais Le Monde. Il y a eu un conflit social, un conflit social « banal » si j’ose dire, il n’y a pas longtemps à Beaubourg, vous savez, le temple parisien de la culture. Le Monde rendait compte de la position des syndicats qui disaient : « il y a des questions de salaires, il y a des questions de conditions de travail et il y a des questions de la souffrance ». J’ai été surpris par ça parce que ce terme vient dans un conflit social aujourd’hui, ce qui n’était pas le cas il y a dix ou quinze ans. Aujourd’hui, on va parler de la souffrance. Et cette souffrance-là, elle pose problème au système. D’après l’OMS, il y a quelque chose comme trente millions de journées perdues pour absentéisme dû à la souffrance, à la dépression, à la déprime, comme on dit. Ça pose problème du point de vue de la gestion, du point de vue managérial, mais aussi du point de vue politique, puisque ça peut rompre les équilibres sociaux, les équilibres qui permettent au système de se reproduire. Je vous donne un exemple. Ce qui s’est passé en France en novembre 2005 dans les banlieues montre que le système est toujours en équilibre instable et qu’il faut traiter ça. Si le système ne le traite pas, il peut aller vers des choses qui sont désagréables pour lui, il peut aller vers le fait qu’il ne puisse pas se reproduire et qu’il puisse y avoir des conflits d’une importance démesurée pour lui. La réponse, à mon sens, c’est la santé mentale, conçue comme les libéraux la conçoivent aujourd’hui. Encore une fois, on parlait tout à l’heure de glissement de sens. C’est vrai que les désaliénistes français, Bonnafé en particulier, parlaient de santé mentale. Mais je ne pense pas qu’ils mettaient la même chose dans le contenu.

La médicalisation de la souffrance

Pierangelo Di Vittorio parlait tout à l’heure de traitement collectif de population... C’est vrai qu’aujourd’hui on a une réponse de ce type. Et une réponse de ce type qui est liée à une médicalisation extraordinairement grande, à une psychiatrisation, à une sanitarisation, choisissez le terme qui vous convient le mieux. Parce que la réponse à la souffrance, la réponse aux problèmes sociaux, économiques et politiques qui sont posés aux gens aujourd’hui d’une façon parfois violente, elle est psychiatrique, elle est médicale. Regardez le DSM. A chaque nouvelle formule, à chaque nouveau DSM, on augmente encore le nombre de pathologies. Alors ça fait plaisir à l’industrie pharmaceutique, mais pas seulement ! Il faut faire face... Et qu’est-ce qu’on conseille finalement aux gens qui ont des difficultés ? D’aller voir le psychiatre, d’aller voir le psychologue, d’aller voir une cellule psychologique etc. pour faire face à des questions qui, sur le fond, sont tout de même des questions sociales, économiques et politiques.

Sur la santé mentale, il y a deux choses qui me semblent importantes. La première, c’est que cette affaire de santé mentale, on ne peut pas la nier. Dans la mesure où cette souffrance existe, c’est normal que la santé mentale existe. Mais il faut la retirer des griffes des médecins ou des psychiatres et en faire une affaire politique. Quand le syndicat de Beaubourg dit qu’il y a de la souffrance, il en fait déjà une affaire politique. En faire une affaire politique, ça veut dire en faire une affaire conflictuelle. Pendant l’enquête que j’ai menée, par exemple, je suis allé à Nanterre, dans la région parisienne. C’est une vieille municipalité de gauche à direction communiste depuis très longtemps, avec des problèmes énormes de chômage, de souffrance etc. La municipalité a décidé de s’emparer de cette affaire et de ne se servir du secteur et des psychiatres qu’à partir du moment où ils en ont besoin. L’élu avait cette phrase intéressante : « un psychotique, c’est l’affaire du psychiatre. Par contre, un citoyen qui souffre, c’est mon affaire. En tant qu’élu, ça relève de ma compétence, de ma mission ». Ils essaient de mettre en œuvre toute une série d’actions en s’appuyant sur les dispensaires anciens qu’ils avaient créés avant-guerre, parce que c’était comme ça dans les municipalités communistes, pour essayer de mener une bataille qui soit à la fois une bataille d’aide aux gens qui souffrent mais aussi une bataille politique sur ces questions. La souffrance psychique ne naît pas de n’importe quoi, elle naît du fonctionnement social aujourd’hui, de la course, de la concurrence, de l’exploitation des gens, etc. Je crois que ça, c’est une question de fond.

D’autant plus qu’à mon sens, il y a une deuxième conséquence, très problématique, par rapport à ce qui nous intéresse aujourd’hui : du coup, la maladie mentale, elle disparaît dans tout ça. Par exemple, quand j’ai rencontré Gérard Massé, le patron de la Mission nationale d’appui à la santé mentale en France, l’organisme officiel financé par l’Etat qui doit réfléchir sur ces questions, ce qu’il disait c’était : « moi, mon boulot, ce n’est pas simplement de m’occuper du psychotique, c’est de m’occuper aussi de la mère de famille déprimée ». Oui, pourquoi pas ? La question, c’est que maintenant c’est la mère de famille déprimée qui prend le pas sur le psychotique. Deuxième exemple : vous avez un homme d’affaires très riche, ami de Nicolas Sarkozy, de Philippe Douste-Blazy, l’ancien ministre de la Santé. Cet homme-là a fait un rapport au Ministère de la santé il y a 2 ou 3 ans dans lequel il dit : « Il va falloir que la société choisisse entre traiter les psychotiques et traiter la souffrance psychique. Parce qu’elle n’aura pas les moyens de traiter tout. Et le plus, urgent, c’est la souffrance psychique ». Pour vous illustrer le propos, il y a 2 ou 3 semaines, j’étais à un colloque au Sénat à Paris. Ce colloque, c’était un peu la « psychiatrie de cour », les gens de Sainte-Anne, les biopsychiatres etc., plus quelques sénateurs bedonnants. Il y a eu 3 tables rondes. J’ai participé à l’une d’entre elles. A chaque table ronde, il y avait 4 personnes, donc vous voyez, il y a pas mal de gens qui sont intervenus. Je suis le seul à avoir parlé de la maladie mentale, de la folie. Tout le reste, c’était : « comment va-t-on faire pour développer la santé mentale ? Comment va-t-on faire pour accréditer mieux ? Pour évaluer ? Pour agir contre les syndicats corporatistes qui, dès le moment où on parle d’évaluation, ne veulent plus en entendre parler ? » etc. Jamais on n’a parlé de la folie.

Cette façon de voir les choses par rapport à la santé mentale, avec une vision individuelle et néo-libérale des choses - c’est-à-dire que le patient devient acteur de sa guérison, devient le partenaire du thérapeute - c’est ce qu’on appelle la démocratie sanitaire, la transparence. Alors d’un côté on fait ça, bravo ! Mais en même temps on instaure des systèmes de santé à 2, 3 ou 4 vitesses, comme en France, et j’imagine qu’en Belgique ça doit être un peu la même chose. Il y a des gens qui n’ont plus les moyens de se soigner en France. Donc les deux choses cohabitent. Mais on arrive, avec une vision comme celle-ci, à des aberrations ! J’ai rencontré un expert psychiatre devant les tribunaux, qui m’a expliqué que, parfois, vous avez des personnes psychotiques qui sont condamnées devant les Assises ou devant un tribunal parce qu’on leur reproche d’avoir interrompu leur traitement médicamenteux et que donc ils sont responsables de l’avoir interrompu et responsables de l’acte qu’on leur reproche. Quiconque a approché une personne psychotique une fois dans sa vie sait que le déni de la pathologie n’est pas quelque chose d’extrêmement rare... On arrive donc à des choses de ce type.

Cela dit, la folie existe toujours ! Et le système doit encore y faire face malgré tout. En France aujourd’hui, il y a à mon sens une double façon de le faire. La première, c’est de faire face au risque. J’étais très intéressé quand Mario Colucci disait tout à l’heure que la loi 180, par rapport à la loi de 1838 en France et de 1904 en Italie, avait évacué la dangerosité.

Vers l’inhérente dangerosité du trouble mental...

Aujourd’hui, en France, c’est l’inverse. Le discours public ne traite de la folie que sous l’angle de la dangerosité, y compris depuis l’affaire de Pau. Il y a quelques mois, à Pau, il y a eu un crime terrible dans un hôpital psychiatrique et là, tous les médias, le discours public, les hommes politiques y sont allés de leur discours : « fou = dangereux » . En prenant des mesures aussi. Par exemple, les quelques subsides que le nouveau Ministre de la Santé a donné à la psychiatrie récemment, alors qu’il y a un plan de santé mentale qui n’est absolument pas mis en application, sont des subsides pour recruter des vigiles dans les hôpitaux psychiatriques, pour protéger les éventuelles victimes des fous furieux. Vous avez en ce moment une loi qui est en discussion à l’Assemblée nationale et au Sénat, la loi Sarkozy sur la prévention de la délinquance, au cœur de laquelle il y a la dangerosité. Cette loi réintègre avec force l’équation « fou = dangereux » [2] . Elle prend toute une série de mesures permettant au Préfet d’intervenir, de transformer par exemple une hospitalisation libre en hospitalisation sous contrainte. Elle permet une sorte de garde à vue de 72 heures pour, dit-on, affiner les diagnostics, mais aussi pour voir si la situation du malade n’est pas en contradiction avec la sécurité dans la ville. Et le fichier national : tous les gens qui vont être hospitalisés sous contrainte vont être dans un fichier national permanent dans lequel on pourra toujours aller chercher leur curriculum... Il y a donc toute une série de mesures de ce type, qui ont d’ailleurs provoqué une levée de boucliers en France parmi les syndicats et les associations, des atteintes aux libertés terrifiantes et en même temps cette idée qu’il faut revenir à l’asile, finalement. A ce que l’asile avait de plus répressif et de plus anti-liberté.

La deuxième chose, c’est que faire face au risque que représente la folie, c’est aussi faire face à la crise. J’ai assisté à des réunions de réseau dans des quartiers à Paris ou ailleurs où les gens se disaient : « bon alors, comment intervenir si, dans le quartier, il se passe quelque chose ? ». La crise perturbe. Elle peut être dangereuse, elle peut être violente. L’une des réponses les plus fortes, depuis pas mal d’années puisque le rapport de Gérard Massé dont je parlais tout à l’heure date de 1993, c’est l’urgence. L’urgence conçue d’une façon totalement médicale, c’est-à-dire l’urgence comme à l’hôpital général. Vous pétez un plomb, on vous emmène à l’hôpital, on ne vous garde pas trop longtemps parce qu’il faut un turnover, comme on dit de nos jours, il faut quand même qu’économiquement ce soit viable ; on vous bourre de médicaments, ce en quoi les industries pharmaceutiques évidemment se frottent les mains et puis, une fois la crise passée, on vous met dehors. C’est ce que les soignants en France appellent « la politique du tourniquet ou de l’éternel retour » : l’urgence conçue comme une réponse immédiate, médicamenteuse et violente à la crise. La question étant qu’à côté de ça se pose le problème de la chronicité, le fait que quand on sort de l’hôpital une fois la crise passée, ce n’est pas pour ça qu’on est guéri. La guérison en psychiatrie, on pourrait en parler longtemps...

Donc comment fait-on pour régler ça ? Au temps de l’asile, on le réglait dans l’asile. On mettait les gens pendant 30 ans dans un asile, quand ils faisaient des crises on leur mettait l’électrochoc, on leur en donnait un petit peu plus ; quand ils n’étaient pas en crise, et bien ma foi ils pouvaient se promener dans les jardins de l’asile, ils ne sortaient pas, tout était réglé... C’était la paix des familles et la paix sociale, en un sens. Aujourd’hui, c’est compliqué : l’hôpital et l’asile existent toujours, sous différentes formes, mais on n’enferme plus les gens comme avant, aussi longtemps, ou alors c’est une minorité.

Le traitement social de la maladie mentale et l’absence de continuité des soins

La réponse que le système tente de donner à cela, c’est la réponse sociale. Vous sortez de l’hôpital et le service public, l’Etat, la puissance publique se désengagent, parce qu’il y a aussi le problème économique - j’y reviendrai - et on donne ça au social. Pourquoi pas ? Il y a des associations qui font un excellent travail. Mais la question, c’est la question du soin, de la continuité des soins. Est-ce que le corps social est capable de faire face à ça ? Au cours de l’enquête, j’ai vu que dans la réalité, vous avez, en gros, trois solutions à ce niveau-là. La première, c’est la famille. J’ai enquêté longuement auprès des associations familiales et des familles. La famille paie un tribut terrible en ce moment, du point de vue de la maladie mentale. Ils ont leurs malades chez eux, ils n’ont peu ou pas de structures pour les aider et il faut qu’ils se débrouillent avec ça. C’est vrai que les associations montent des structures d’accueil. Par exemple, à l’UNAFAM, ils ont monté un système d’accueil téléphonique avec une équipe de psychologues et, du matin jusqu’au soir, ça n’arrête pas de sonner. Les gens se disent : « où puis-je aller ? Que puis-je faire ? » Donc ils appellent l’UNAFAM, le psychologue tente d’aider, de trouver des solutions, de mettre en rapport avec le secteur, etc. Les familles aujourd’hui réclament à la fois autonomie et action, ce qui est tout à fait légitime, et une aide, puisqu’elles sont à l’abandon. La deuxième réponse objective, c’est l’abandon des malades. Ce qui est logique puisque « les fous sont les exclus parmi les exclus », c’était le titre du journal La Croix à propos de mon bouquin. Comment voulez-vous qu’un fou intéresse une société néo-libérale folle, si je puis dire, de compétition et de performance ? Il est au bout de la chaîne. On ne peut même pas le mettre dans un CAT (Centre d’Aide par le Travail) parce que, maintenant, il faut faire du rendement, de la rentabilité, et si le fou pète les plombs en plein milieu de la production, on préfère prendre un handicapé qui a toute sa tête ou au minimum ses mains pour pouvoir être rentable et performant. L’abandon, il suffit de faire une enquête comme je l’ai faite pour le constater. L’abandon, c’est des malades mentaux qui sont sortis de l’hôpital, qui se trouvent dans des hébergements d’urgence qui ne sont pas destinés à ça, qui sont destinés aux gens de la rue quand il fait froid, qui sont gérés par des associations comme Emmaüs, l’Armée du Salut, le Secours catholique, etc. Les gens s’arrachent les cheveux parce que la moitié des pensionnaires la plupart du temps sont des psychotiques qui ne prennent plus leurs médicaments, qui vont une fois tous les 15 jours au CMP (Centre Médico-Psychologique) pour avoir leur médicaments, qui se les font voler parfois à la sortie du CMP par d’autres parce que c’est la jungle et qui se retrouvent délirants dans des centres d’hébergement d’urgence dirigés par des gens qui n’ont aucune compétence de ce point de vue. Il y a des morts. Je suis allé dans un centre d’hébergement d’urgence dans le 18e où deux psychotiques avaient mis le feu au matelas. On est dans des choses de vie et de mort. On est dans la barbarie, c’est clair et net. C’est la rue. Moi, j’y ai passé 4 mois, j’ai failli y crever, dans la rue. Dans la rue, à Paris aujourd’hui, il y a plus ou moins 10 000 errants dont environ 30% sont des psychotiques. J’ai rencontré le responsable du service psychiatrique de l’hôpital de Nanterre qui reçoit tous les SDF depuis longtemps (les flics et la RATP les ramassent la journée et les ramènent le soir à Nanterre). Il disait que dans ces SDF qui ne vont pas bien, il y a 30% de psychotiques et 15% de schizophrènes, alors que l’occurrence dans la population normale est entre 1 et 2%, pas plus. Ça, c’est la réalité constatée par les gens qui travaillent dans le domaine, par les gens de Sainte-Anne qui travaillent sur cette question-là. Je pense à un psychiatre qui n’a rien d’un altermondialiste échevelé mais qui est bien obligé de reconnaître ces chiffres-là... La rue est aujourd’hui une réponse à la question « que faire des malades mentaux ? ».

La troisième chose, c’est la prison. Pour vous en convaincre, je vais vous raconter une histoire intéressante. Il y a deux psychiatres, Rouillon et Falissard, qui travaillent dans les UMD (Unités de Malades Difficiles), l’un à Villejuif et l’autre à Créteil. Le ministère de la Santé et le ministère de la Justice leur ont demandé une enquête sur les prisons en France et sur la maladie mentale en prison. Moi, j’ai rencontré une Haut fonctionnaire quelque temps après réception de l’enquête. Elle m’a dit : « quand on a vu les chiffres, ça nous est tombé des mains. » On parle de 45% de gens qui ont des problèmes psychiatriques dans les prisons françaises aujourd’hui ! Et je ne ferai pas de dessin sur ce que sont les prisons françaises aujourd’hui. Il y a eu des livres ; en ce moment il y a une action importante de l’OIP (Observatoire International des Prisons) sur ces questions : c’est les cellules de 9m² avec 4 personnes dedans, promiscuité, violence, etc. J’ai une amie qui vient d’écrire un livre, qui a passé 4 mois à l’hôpital de Fresnes, c’est hallucinant ! Elle a réussi à avoir une bonne page dans Le Monde. Même Le Monde a été surpris et choqué par ce qu’elle a raconté. Sur la prison, je voudrais dire un petit mot. On a le débat « traditionnel », ancien, sur la responsabilité des malades mentaux. Faut-il les juger ? Pas les juger ? Etc. La grande masse des gens qui se retrouve aujourd’hui en prison, ce n’est pas ceux-là. La grande masse des gens qui s’y retrouve aujourd’hui, c’est les pauvres. Parce que l’une des réponses de la société néo-libérale à la pauvreté et à ce que j’appelle l’inutilité sociale - toute cette masse de gens qui sont de plus en plus exclus, les femmes seules avec des enfants, les chômeurs de longue durée, les jeunes des banlieues sans avenir, à peine lettrés... -, tout ce que notre société produit, sécrète aujourd’hui, c’est la prison. Aux Etats-Unis, en 25 ans, le nombre de prisonniers a été multiplié par quatre. Je vous invite à lire un livre de Loïc Wacquant, un sociologue français qui travaille aux Etats-Unis, qui s’appelle « Punir les pauvres », où il explique très bien comment le système libéral a monté tout un aspect pénal et comment on met les pauvres en prison. En France, c’est exactement la même chose. J’ai rencontré par exemple le psychiatre en chef de toute la Région Nord-pas-de-Calais. Chez eux, à chaque fois qu’un prisonnier arrive à la prison, il est reçu par quelqu’un du service psychiatrique. Ils ont 25.000 dossiers depuis 1978. Mêmes chiffres : 40% de dépressifs, 25 ou 30% de psychotiques, etc. Ce qui veut dire qu’on est en train de revenir 200 ans en arrière. Je reviens à ce que je disais tout à l’heure par rapport à l’histoire, et combien c’est important d’avoir une vision historique des choses. Parce que la prison en France aujourd’hui, c’est quoi ? Ce n’est même pas l’asile. Ce serait encore mieux si c’était l’asile. Là, on avait au moins l’ambition d’essayer de les soigner. Avec la prison, on est en train de revenir à l’hôpital général de Louis XIV décrit par Michel Foucault. A l’hôpital général dans le Grand Renfermement, il y avait en premier lieu les pauvres : on les retrouve dans la prison. Il y avait les déviants, par exemple les pédophiles, etc. : on les retrouve en prison. Il y avait les fous, tout ce qui était opposant, et on les mettait par lettres de cachet dans l’hôpital général. Aujourd’hui, c’est la comparution immédiate. Je ne sais pas si ça existe en Belgique. J’ai rencontré un jeune psychotique à Cherbourg qui avait un passé d’hôpital terrible : il a fait une connerie un jour dans la rue et il s’est fait ramasser par les flics. Le lendemain matin, il était devant le juge, qui n’était même pas au courant de son passé. Donc il ne savait pas qu’il était schizophrène. En l’espace d’un quart d’heure, il a été condamné à 6 mois de prison et envoyé sur le champ à la maison d’arrêt de Cherbourg, dans une cellule de 9m² avec trois bandits qui l’ont peut-être sodomisé, pardonnez-moi l’expression, mais c’est probable. Voilà la réalité. Ça, c’est les nouvelles lettres de cachet. On arrive à une situation où, finalement, on a 200 ans de recul : la prison aujourd’hui en France, c’est l’hôpital général de Louis XIV.

Dernier aspect, c’est qu’il faut alléger la charge. Il ne faut pas simplement réprimer, maîtriser la folie, il faut alléger la charge. Et alléger la charge, c’est moins de moyens, moins d’infirmiers, moins d’aides-soignants, toutes ces choses que les gens de la profession connaissent, hélas. C’est aussi tout ce qui est réforme de l’hôpital. Par exemple, aujourd’hui, en France, on finance les hôpitaux à partir de ce qu’on appelle une « tarification à l’acte ». C’est-à-dire, je fais une perfusion, si j’en fais 10 dans le mois, on va me donner autant d’argent. Avant, on évaluait les besoins et puis les hôpitaux avaient leurs budgets en fonction. On veut faire la même chose en psychiatrie ! On est en train de le mettre en place. Mais qu’est-ce que vous allez évaluer en psychiatrie ? Ca me rappelle une phrase de Jean Oury, pour encore rajouter à l’optimisme de choses, qui racontait qu’il était dans une assemblée, en train de parler. Au premier rang, il y avait les gens du Château, du ministère, costardés, les technocrates-managers. Visiblement, ils s’ennuyaient et se demandaient ce que c’était que ce fou qui racontait n’importe quoi. Alors il leur dit qu’il va leur lire d’autres textes qui vont les intéresser et se met à lire des textes de loi, tirés de « Homo Sacer » de Giorgio Agamben. D’un seul coup, ils se réveillent, « ah enfin ! Ca, c’est intéressant » et Oury leur dit : « vous savez de quand datent ces textes de loi ? De 1938. Et vous savez de qui ils sont signés ? De Hitler ». Si je cite ça, c’est du Oury, c’est de l’ironie, mais qui montre le danger qu’il y a derrière ces pratiques.

Je vais terminer en vous disant qu’il m’a semblé que ce qui est en train de changer aujourd’hui en France, c’est le regard qu’on porte sur la folie. Là, il y a quelque chose de profond. Sous l’effet de quelles causes ? Parce que pour que tout ça soit possible, il faut que, d’un point de vue idéologique ou théorique, ce soit rendu possible. Je crois qu’il y a plusieurs choses qui rendent ça possible. La première, c’est la domination quasi exclusive de la psychiatrie biologique. C’est cette idée qu’on va soigner une schizophrénie comme on soigne une hépatite C et que finalement - je caricature - tout ça, ça se passe dans le cerveau, dans le système nerveux, et quand on aura trouvé tous les médicaments qu’il faut, on aura réglé le problème d’une façon efficace et sans bavures comme les managers aiment que ce soir réglé. J’ai beaucoup réfléchi à ça au cours de l’enquête et je pense que c’est un problème de fond. On est en train de faire du malade mental un objet. Un objet, ça se trie, ça se classe, ça se juge. Il peut y avoir les bons objets, les mauvais objets, les bons malades, les mauvais malades. Il peut y avoir au bout du compte une médecine pour les nobles et une autre pour les ignobles. C’est ça qui est en train de se passer. Et ça, c’est la porte ouverte, la justification théorique, le soubassement, à tout ce qui est en train de se passer aujourd’hui et dont je parlais : l’exclusion, l’abandon, etc. A la limite, il faut bien qu’on ait une explication à ça. Si on en restait à la vision de la folie qu’avaient les désaliénistes, jamais on n’accepterait qu’un psychotique meure dans la rue. Jamais on n’accepterait qu’un psychotique soit enfermé au mitard, dans les pires prisons. Si on l’accepte, c’est que quelque part, d’un point de vue conscient ou plus ou moins inconscient, on a considéré que finalement c’était un objet. Un objet d’étude, un objet de relégation, mais un objet. Et surtout pas une personne. Si on considérait que c’était une personne, on ne tolèrerait pas ce qu’on est en train de tolérer aujourd’hui.

La deuxième chose, c’est l’idéologie managériale. Je reviens à ce que disait tout à l’heure Pierangelo Di Vittorio. Je crois que les choses sont combinées : l’efficacité, la gestion... Aujourd’hui, il faut gérer des problèmes. La folie est un problème à gérer. La folie n’est pas une question humaine, c’est une question de statistiques, de courbes, d’ordinateurs, de programmes informatiques. C’est un problème à gérer et à régler. Quand Henri Lôo, un des gros pontes de Sainte-Anne, pape de la biopsychiatrie, me dit : « c’est vrai que les désaliénistes dans le temps avaient réussi à calmer le quartier des agités avant même l’invention des médicaments. Mais là où il faut 6 mois pour calmer un agité sans médicaments, moi il me faut deux heures avec des médicaments, c’est quand même plus efficace », imaginez-vous que c’est ce qui domine. Peu importe le résultat, peu importe si sur le fond on a réglé les problèmes de la personne ou si on l’a aidée à vivre avec ses problèmes ou pas : on a réglé le problème. L’idéologie managériale, c’est ça.

Le troisième point qui me semble aussi important, c’est le poids énorme de l’industrie pharmaceutique qui, elle, étend ses ramifications dans la formation des psychiatres et des infirmiers, qui sponsorise et qui finalement surfe sur l’idée - et en même la renforce - que la maladie mentale peut se soigner comme n’importe quelle maladie somatique à coups de médicaments. Finalement, tout le monde est content et se frotte les mains parce qu’il y a quand même des profits colossaux à faire derrière tout ça. Je crois que la conjonction de ces trois choses nous amène à une vision qui est finalement conforme à ce qu’est devenue la société d’aujourd’hui si on la compare à celle de 1948 ou de 1950, c’est-à-dire une société dominée par la compétition, le rendement, le profit immédiat, l’immédiateté, le pragmatisme érigé en valeur suprême. C’est quasiment logique, finalement, qu’on retrouve des malades de nouveau dans des asiles, avec ou sans murs - parce que je considère qu’un psychotique enfermé dans un hôtel d’urgence à Paris, dans une chambre, en train de fumer cigarette sur cigarette, il a emmené l’asile avec lui, les murs invisibles de l’asile sont avec lui. Tout ça est cohérent, finalement. C’est ce que je me suis laissé dire à l’issue de cette enquête. Dernier point : sur cette vision humaine de la folie, qui avait été développée par des gens comme Basaglia, Bonnafé ou Oury. Je ne suis qu’un journaliste, je n’ai pas de recette à vous donner pour sortir de ce truc. On a parlé de résister ce matin, je pense qu’il faut résister aussi sur le fond. C’est-à-dire que la vision humaine, le regard humain qu’on porte sur la maladie mentale, c’est quelque chose sur lequel on ne peut pas céder. Il faut aller traquer les managers et les performants, où qu’ils se trouvent et quels que soient les masques dont ils s’affublent, dès le moment où ils remettent en cause cette vision-là. Je crois que c’est là-dessus qu’il faut qu’on soit solide et qu’on résiste.

Un intervenant

Lorsque vous parlez de système, qu’entendez-vous précisément ? En vous promenant dans le Secteur en France, est-ce que les groupements, les associations professionnelles et d’usagers ne commencent pas à réagir, à s’insurger contre le système néo-libéral ? Est-ce que vous n’avez pas détecté des pressions de la part des associations pour contrecarrer les décisions politiques ?

Patrick Coupechoux

Evidemment, c’est un peu du jargon, je m’en excuse. Le système, c’est la société telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, avec ses objectifs, la façon dont elle gère les affaires de la communauté. Par exemple, on admet aujourd’hui que, parce que les salaires sont trop élevés dans une région, on va fermer l’usine pour aller en Chine. Je ne porte pas de jugement de valeur là-dessus mais je veux dire par là que c’est quelque chose qui est admis aujourd’hui mais n’aurait jamais été admis il y a 15 ou 20 ans. Aujourd’hui, on admet que des gens vivent dans la rue, comme j’en parlais tout à l’heure : ça n’aurait jamais été admis quand j’étais jeune, par exemple. Là-dessus, je pense qu’il y a tout un système qui doit effectivement se reproduire, dont l’objectif finalement est de participer à cette concurrence, d’être présent dans cette guerre économique, avec tout ce qu’il charrie de représentations nouvelles. C’est ça dont je voulais parler tout à l’heure.

Sur les associations et la façon dont les choses se passent, ce que je vois, c’est qu’il y a, en France en tout cas, une sorte de double mouvement. D’une part, on essaye de faire face aux choses, parce que les choses sont là. On ne fait pas toujours de théorie, on essaye d’y faire face. Les associations de familles, d’usagers, essaient de s’organiser pour aider les gens. Est-ce qu’il y a une prise de conscience par rapport aux questions politiques ? S’il y en a une, elle est quand même encore relativement débutante, je pense. Il y a des questions qui sont posées par rapport aux ONG, par rapport aux associations, parce que c’est vrai qu’au bout du compte on est dans une contradiction. J’en ai parlé avec Xavier Emmanuelli, un ancien ministre qui avait créé le SAMU social, et qui me disait que quand on a créé les centres infirmiers pour SDF, il y a beaucoup de médecins qui lui ont dit : « tu vas créer un système de santé à deux vitesses ». Et il m’a dit : « mais oui, ils ont raison. En même temps, si je ne le fais pas, qu’est-ce qu’ils deviennent, les gens dans la rue ? ». On est toujours dans cette contradiction. C’est vrai que, souvent, l’association joue ce rôle et que le politique est absent. C’est là la difficulté de la chose et ça conduit à la fois à des réponses immédiates et en même temps à une certaine désespérance.

Autre chose : je suis allé dans une clinique, chez le psychiatre Clery Melin, l’ami de Sarkozy dont je parlais tout à l’heure... Je suis allé dans une de ses trois grandes cliniques, qui se trouve dans la banlieue Ouest parisienne, la banlieue la plus riche. C’est un château magnifique, à Garches... Il doit y avoir 40 patients et 8 psychiatres. Je ne sais pas combien ils paient mais, à mon avis, il faut qu’ils aient une bonne mutuelle. Là où c’est intéressant, c’est que le psychotique pauvre, il ne le prend pas, d’abord parce qu’il est pauvre. Par définition, il ne peut pas payer donc il n’est pas là, la sélection se fait toute seule. Donc, la plupart du temps, il admet que les gens qui sont chez lui sont effectivement des gens riches. C’est souvent des maniaco-dépressifs ou des gens dépressifs riches. La Générale de Santé possède 21 cliniques en France, ils font du business avec ça, etc. Evidemment, je suis allé faire un petit tour de ce côté-là et c’était très intéressant de ce point de vue.

Un intervenant

Est-ce qu’il n’y a pas un message de la part de la société ? Quand on regarde certains dirigeants, certaines personnes-clé qui mettent en place un système qui abuse, est-ce que la société ne dit pas « vous êtes malades » ?

Patrick Coupechoux

Mon livre s’appelle « Un monde de fous », ce n’est pas un hasard. Parce que je pense que c’est le monde qui est fou.

Un intervenant

Certaines personnes qui sont dans des fonctions-clé, si on les met dans un contexte social autre, par exemple à Schaerbeek, avec des gens percevant une allocation sociale. Avec le même discours, je crois qu’elles n’auraient pas d’écoute. A certaines positions-clé dans la société, elles bénéficient d’un soutien matériel, social et financier qui leur permet d’entraîner tout le monde dans cette folie.

Patrick Coupechoux

Une chose m’a frappé pendant l’enquête : c’est que les gens qui mettent en place ce système - la majorité des psychiatres, il ne faut pas se faire d’illusions - ne disent pas : « on est en train de faire un système inhumain ». Il y a des bavures, des dysfonctionnements... Ce mot, dysfonctionnement, est d’ailleurs un mot de l’idéologie libérale, ils adorent ça ! Pour moi, les malades exclus dans la rue, c’est un fonctionnement, pas un dysfonctionnement. Et eux vous disent que c’est un dysfonctionnement. Il y a quelque chose qui ne colle pas mais ça, on va réparer, on va faire 3 audits... De la même façon quand tout à l’heure je parlais du Secteur, les gens qui sont les tenants de ce discours-là sur les dysfonctionnements, tiennent le langage du Secteur. C’est ça qui m’a frappé : ils parlent de santé mentale. Bonnafé parlait de santé mentale, et bien, ils reprennent un mot de Bonnafé, pour mettre autre chose dessous, mais ils l’emploient. Ils ne sont pas contre le Secteur. Le Secteur, mais bien sûr ! Oh c’est un peu bureaucratique, ça a été fait par les communistes mais bon, on va l’améliorer. Au lieu d’en faire un petit, on va en faire un grand. Alors déjà vous voyez comme vous rapprochez le patient de l’équipe puisque qu’au lieu de faire un Secteur par 70.000 habitants, vous en faites un par 150.000... Mais ce que je veux dire, c’est que tout ça c’est quelque chose qui ne se passe pas dans le discours mais dans la réalité telle qu’elle se fait, en essayant de trouver des solutions pragmatiques aux choses. Dans un quartier où ça ne va pas, on va monter un réseau : le réseau c’est le commissaire, c’est l’hôpital, c’est le maire, c’est - vous voyez - l’association du coin. Mais au bout du compte, un « tout santé mentale » est en train de se mettre en place. On n’est pas dans un régime nazi ou fasciste où les gens disent « les fous, c’est des sous-hommes ». Absolument pas. Mais en même temps, le système est en train d’en faire des sous-hommes, sans le dire, silencieusement. C’est vrai pour tout : si on réfléchit un instant aux droits de l’Homme, c’est la même chose. Quand je suis allé à Nice pendant l’enquête, on a fait les maraudes, à Nice, avec les gens de Médecins du monde. A un moment donné on arrive dans un endroit absolument sordide où il y avait des SDF, je ne sais pas peut-être 80 SDF qui étaient là. On était au mois de février ou mars, il faisait froid. C’est une association qui avait monté ce lieu d’accueil et je discute avec le responsable de l’association et je lui dis « mais vous êtes une association qui n’a pas vocation normalement de faire ça, pourquoi vous le faites ? ». Et vous savez ce qu’il ma répondu ? Il m’a répondu : « parce que la D.A.S.S. - la Direction des Affaires Sociales et de Santé qui dépend du ministère de la santé dans la région - un jour la D.A.S.S. nous a appelé comme elle a appelé toutes les associations et elle a dit : « il faut que vous montiez ça pendant l’hiver parce qu’on ne veut plus un mort dans la rue ». Vous voyez ce que ça signifie. On ne veut plus un mort dans la rue, parce qu’un mort dans la rue c’est comme l’asile. Imaginez qu’on garde les grands asiles avec 15.000 personnes, ça ferait désordre aujourd’hui. Même George Bush, je pense qu’il ne le ferait pas. Et on ne veut plus un mort dans la rue parce que les années qui avaient précédées, effectivement, il y avaient des morts dans la rue. Alors il vaut mieux qu’ils meurent dans des endroits sordides comme ça mais au moins on ne le voit pas. Vous voyez, c’est ça le système. Et après, ça ne va empêcher les mêmes gens de tenir des discours sur les Droits de l’Homme. Mais, où sont les Droits de l’Homme quand un psychotique schizophrène délirant meurt dans la rue ou dans un foyer comme ça ? Ils sont où ? »

Un intervenant

Vous êtes dans un discours critique et on peut le comprendre et effectivement je le partage avec vous. Mais j’aurai envie qu’on puisse aussi avoir des idées de propositions pour un petit peu faire évoluer quand même cet état de fait tant au niveau de la démocratie qu’au niveau du système de santé, je pense que les deux sont en lien comme vous l’avez bien explicité au début de votre conférence. Et donc par rapport à ça, qu’est-ce que vous pourrez nous dire à nous, jeunes générations, par rapport aux soins et par rapport à la démocratie ?

Un intervenant

Je voudrai souligner une chose que Patrick Coupechoux a dite et que je suis tout à fait d’accord avec lui. C’est-à-dire qu’aujourd’hui il faut dire que la psychiatrie est vraiment ciblée sur l’urgence. Ça, c’est un problème. Et quand les psychiatres parlent, ils parlent toujours de « comment on peut faire pour les urgences », « le problème de la psychiatrie est qu’on n’a pas les moyens pour les urgences ». C’est ça le problème. Alors, qui travaille en psychiatrie sait bien que le quotidien de la psychiatrie n’est pas l’urgence. L’urgence est une des possibilités. Alors quand je parlais avant de la responsabilité, je peux préciser mieux la chose c’est-à-dire : quelle est la vraie responsabilité politique des psychiatres aujourd’hui ? Comment on peut éviter les urgences, c’est-à-dire qu’est ce qu’on peut faire avant qu’il y ait le déclenchement de la crise ? Ça c’est le problème que le psychiatre ne se pose pas. Le psychiatre dit « je fais un acte médical quand il y a une urgence et donc j’ai besoin de moyens, j’ai besoin de lieux, j’ai besoin de ressources humaines ou... ». Alors je dis aujourd’hui, comment on peut penser une psychiatrie, une opérativité qui n’est plus ciblée sur l’urgence ni sur toutes les choses qui descendent de l’urgence : la dangerosité, la violence, les moyens... Je suis resté étonné après l’affaire de Pau en France, que dans des journaux qui sont de gauche, il y avaient des pages et des pages qui parlaient de la peur de la population, de la peur des voisins par rapport à ce qui s’est passé à l’hôpital et personne parlait de l’histoire, c’est-à-dire de la personne qui avait tué. Alors ça c’est le problème. Aujourd’hui, il faut penser comment éviter les urgences, éviter les urgences, c’est-à-dire comment on peut faire, comment on peut créer un réseau qui prend vraiment en charge la personne avant la crise ?

Jacqueline Goffin

Je voulais dire que moi j’ai trouvé intéressant dans votre intervention, bon comme dans toute l’orientation de la journée, l’aspect politique. Mais alors ça veut dire quoi ? D’abord je voulais signaler que la France, les réglementations françaises et italiennes sont effectivement très différentes, j’y reviendrai. Ce que vous avez dit aussi c’était l’importance des équipes, du travail d’équipe. Vous êtes le premier à le dire qu’il n’y a pas que les psychiatres qui travaillent mais les travailleurs sociaux et un tas d’autres gens, qu’ils travaillent ou non dans le domaine de la santé mentale, puisqu’on voit les personnes en souffrance partout, dans tous les services. Et je vous remercie de l’avoir dit. Sans compter les associations, les associations de patients etc. Si vous avez quelque intérêt pour des questions politiques, je vous signalerai qu’il y a pour l’instant un projet politique en Belgique de réglementation de santé mentale. On est un groupe à travailler là-dessus, moi je crois que c’est intéressant, ça s’appelle « la plate-forme psy-santé mentale ». Mais je crois que c’est intéressant de s’intéresser à la politique, c’est-à-dire que la Belgique ne raisonne pas comme la France par rapport aux questions de politiques de santé mentale. Et sans naïveté - parce qu’il ne faut pas croire que les gens qui sont là-dedans sont toujours naïfs quand ils travaillent avec les politiciens - nous essayons d’œuvrer pour qu’effectivement ce que vous avez dit, c’est-à-dire qu’on ne travaille pas en santé mentale en considérant les gens comme des objets mais comme des sujets et que les politiques de santé mentale en Belgique tiennent compte de ça. Que la santé mentale ne se dirige pas, ne se gère pas comme la médecine. Voilà, c’était une information. Parce que je crois que c’est important aussi que les travailleurs s’intéressent à ces questions là, qu’ils ne se disent pas que les lois c’est d’autres gens qui font ça.

Patrick Coupechoux

On m’a demandé d’être très court alors je vais être très court sur les deux questions en particulier. Ce que je crois sincèrement par rapport à ce que vous dites par rapport aux politiques ; il y a des politiques en France hein, il y a des gens qui font des rapports, qui font des plans de santé mentale etcetera. Ça ne change rien, au bout du compte, même ça aggrave les choses. Ce qui m’a semblé le plus important au bout du compte et ce qui fait la complexité - je reviens à la question que vous posiez sur les propositions - ce qui fait la complexité des choses c’est qu’au départ moi j’étais parti en me disant « est-ce que la folie va être une loupe concernant notre société ? ». Mais elle l’a été, à la fin de l’enquête elle l’a été au-delà de tout ce que je pouvais m’imaginer. Pourquoi ? Parce que je pense que la folie reflète ce que notre société est en profondeur. Vous voyez quand on parlait par exemple tout à l’heure des solidarités qui disparaissent, quand on parlait de la concurrence, quand on parlait de la compétition entre les individus, on aurait pu parler aussi de l’argent comme valeur suprême de tout etcetera, etcetera, je veux dire la folie porte ça aujourd’hui. La situation de la folie, elle est le reflet de ça. D’où la difficulté, parce que ce que je crois moi c’est que - d’abord pour répondre à votre question, je ne suis pas le mieux placé pour vous dire « il faut faire ça ou ça ». Moi, ce que je sais c’est que par exemple en France, on a un patrimoine extraordinaire qui est ce patrimoine du désaliénisme, du secteur, de la psychothérapie institutionnelle. Je pense qu’il faut s’appuyer là-dessus, on a cette chance. Par exemple moi j’ai été il y a quinze jours au Québec, ils ne l’ont pas cette chance là, eux. Bon, nous on l’a cette chance, il faut s’appuyer là-dessus, ça va sans dire. Si on ne s’appuie pas là-dessus, on va retour à l’asile ou abandon. Mais tout ça on est encore un petit peu résistant, un petit peu défensif. Après ça en Belgique, c’est ce que vous disiez tout à l’heure par rapport au Brésil avec Basaglia, moi je ne peux pas vous dire en Belgique exactement quelles sont les solutions. Mais en dernier ressort, la difficulté c’est tout notre fonctionnement social qu’il faudrait interpeller. Il faudrait en faire une affaire politique au sens noble du terme, au sens noble du terme c’est-à-dire « comment on peut vivre ensemble ?


Sur le Web : le site de l’Autre "lieu"

[1] Le « programme Aktion T4 » est la désignation courante, après la Seconde Guerre mondiale, pour l’assassinat systématique de plus de 100 000 aliénés et handicapés pendant la période du nazisme

[2] Le Ministre de l’Intérieur français, Nicolas Sarkozy, a annoncé à l’Assemblée Nationale, début février 2007, le retrait du volet santé mentale de son projet de loi de prévention de la délinquance qui créait, selon beaucoup, un "amalgame inacceptable" entre troubles mentaux et délinquance